jeudi 22 mars 2012

Sensoriels Fragments

Du théâtre visuel ? Pourquoi pas. Nous voilà installés dans les fauteuils rouges de la salle de spectacle de notre ville, Monsieur Caouic et moi. Nous avons besoin de nous changer les idées. Va donc pour Fragments du désir, avec la compagnie franco-brésilienne Dos à Deux, création d'Arthuro Ribeiro et André Curti. Il faut quelques minutes, le temps du premier tableau, pour prendre la mesure de ce qui nous est proposé.



Un cercle familial restreint, des tensions, des costumes, des objets, des éléments de décor très importants. Le masque du père, vieillard impotent, les couvre-chefs de la bonne, tantôt jeu d'échecs tantôt luminaire classieux... L'origine du trouble, on le comprend dans le tableau suivant, mis en scène en quelques secondes avec une espèce de changement de plateau spectaculaire et sobre à la fois : l'histoire se jouera autour, dans et avec une structure figurant tour à tour la porte de la maison familiale et une scène de cabaret transformiste.



L'histoire peut paraître un peu simpliste, mais peu importe : l'essentiel ici est de ressentir la manière dont les scénaristes et les acteurs figurent, font passer et transmettent les impressions du personnage principal.



Abusé par son père durant l'enfance (l'horreur de l'inceste est figurée par des marionnettes), il trouve la paix et un certain épanouissement en se muant, le soir venu, en diva sur la scène d'un cabaret flamboyant.



Quand il devient elle et chante, un personnage bouge avec elle et l'entoure de deux rideaux de perles rouges derrière lesquels elle se cache, se dévoile... Le rideau l'entoure et la protège. Tout un symbole.



On est entre Comme ils disent d'Aznavour ("J'habite seul avec Maman, dans un très vieil appartement"...) et un Almodovar de la grande époque... Le jeu des vêtements, costumes, et celui de la porte et de la scène (dans la scène, mise en abyme réussie), ne servent plus vraiment le sens de l'histoire, l'intrigue, mais sont autant de touches impressionnistes qui suscitent frisson, sourire, coeur qui se serre, espoir aussi lorsqu'un spectateur aveugle du cabaret tombe sous le charme de la diva, sans connaître sa véritable identité.



Il choisit d'abord une fleur rouge parmi plusieurs, dans une scène où la poursuite se pose sur ce que touche le personnage non-voyant... Vraiment touchant. Et puis ce tableau où les deux amoureux se trouvent au cinéma, face au public, avec entre eux et nous un écran blanc déroulé qui finit par projeter leur propre image. Onirique, magnifique !
Les trouvailles visuelles poétiques, sensitives et originales ne manquent pas dans cette belle pièce.
On confine à la danse contemporaine, plutôt en début de spectacle, lorsque la gouvernante fait faire à son patron en fauteuil roulant une gymnastique dont on suppose qu'elle est prescrite pour conserver au vieillard un minimum de tonus musculaire.



Les corps des deux acteurs se mêlent dans une chorégraphie millimétrée, époustouflante, apparemment douce comme si les corps glissaient l'un sur l'autre.



Une belle soirée, pleine de rêve et d'émotion, et une petite larme à la fin bien entendu. J'ai beaucoup pensé à NBY, qui aurait été charmé et captivé par le propos de cette pièce, par les trouvailles imaginées pour raconter ce conte moderne pour adultes.


jeudi 8 mars 2012

Splendeur et misère de l'adultère

Petite polémique à la veille des césars et surtout des oscars, au cours desquels Jean Dujardin a triomphé. Surtout à Hollywood d'ailleurs. Les teasers pour Les Infidèles, nouveau film de copains, ont choqué ici et là. Et m'ont donné, il faut bien le dire, un mauvais pressentiment du film.



Finalement, il s'agit là d'un film à sketches, un peu dans la veine des films italiens d'il y a quelques dizaines d'années. Mais à la sauce française. Dujardin et Lellouche se donnent parfaitement la réplique, tout complices et compères qu'ils sont dans la vraie vie. Ils jouent bien, Dujardin lâche son côté beau gosse débile guignol sans le vouloir. On rit, forcément. Le comique de situation alterne avec des dialogues ébouriffants, tout ça. Alors quand dans un des sketches, celui où Dujardin joue un huis-clos avec sa femme dans la vraie vie (encore elle, la vraie vie) autour de la révélation d'un adultère, on tend vers l'émotion, ça fait bizarre. Ça ne fonctionne pas.
Cela dit, je pensais vraiment voir un film de mecs, lourd, gras, macho. Et puis non. Les mecs ou plus précisément ces mecs, en prennent pour leur grade et déballent là toutes leurs contradictions, leur bêtise, leurs petites ignominies quotidiennes, leurs mensonges.
Ah oui ! Guillaume Canet dans un splendide contre-emploi d'érotomane coincé (!) catho et fayot avec la raie sur le côté, ça c'est jouissif !



Pas le film du siècle, hein, mais mieux que je ne le pensais...
Allez, bande de curieux... Les voici les teasers diaboliques...



Jedis dans la troisième dimension

A quoi ça sert ? On l'a vu mille fois ! Tout le monde connaît toute l'histoire par coeur ! C'est juste pour se faire encore un  peu plus de fric ! Ça n'apporte rien à l'histoire...
Bah pourtant, avec Monsieur Caouic, on s'est réservé quelques heures pour aller voir... Star Wars en 3D ! Et ça valait largement le coup de faire de la route - dans l'espoir vain de profiter d'un écran iMax, du coup Monsieur Caouic a pris un gros pot de pop-corn salé pour se consoler - et de revoir l'épisode 1.



Alors c'est sûr, la 3D ne fait pas de cette ouverture de la saga un chef-d'oeuvre, le meilleur des six. Mais outre le fait que l'on se replonge avec délices dans les prémices de ce grand conte pour grands, franchement, la 3D fait vibrer à fond. J'avais déjà eu les tripes retournées la première fois lors de la course de modules, remportée brillamment malgré l'adversité par Anakin. En 3D, imaginez... J'ai fait les quatre coins de la salle, ou au moins j'ai eu l'impression. Vivement le prochain opus !

Poison et dentelles finnoises

Arto Paasilinna, par cette espèce de coïncidence étrange, m'a été soumis et conseillé par trois personnes différentes en l'espace de deux jours. Pourtant il écrit depuis longtemps et n'avait pas d'actualité particulière ces derniers temps... Me voilà avec La Douce Empoisonneuse entre les mains. Une pauvre mamie gravement persécutée par une bande de trois jeunes débiles, déchets de la société. La vengeance apparemment fortuite de Mamie. Savoureuse. Comme la bouille de l'auteur, d'ailleurs :



Voilà qui est bien rigolo, chez Paasilinna : il écrit avec une candeur qui exacerbe son propos et notre manière de l'accueillir. A l'image de son style, ses personnages sont comme en léger décalé avec la réalité. Ainsi Mamie qui se morfond de l'attitude de son ignoble neveu sans pourtant y voir ce qu'il faudrait : de la délinquance, des agressions, etc. Elle, elle le trouve simplement mal élevé, trouve qu'il a mal tourné et soupire qu'il lui subtilise systématiquement toute sa pension de veuve d'officier militaire... pour la boire. Une tatie Danielle à l'envers, en quelque sorte... Rafraîchissante lecture ! Vive la Finlande, et les pays nordiques en général !

Folie et brouillard

Second choix de ma Grande Amie pour Noël : L'Année brouillard. Pas de sang ni de viol entre ces pages, mais une tout autre sorte d'horreur. Une horreur qui répond à une espèce de phobie à laquelle je pense parfois, au hasard des faits divers développés à longueur de JT. Imaginez : vous vous baladez sur une plage avec un enfant, votre enfant - ou presque, dans le cas du livre de Michelle Richmond, puisqu'il s'agit de la petite fille de l'homme qu'elle s'apprête à épouser -, un appareil photo autour du cou. Pendant quelques secondes, vous détournez les yeux parce que quelque chose a attiré votre attention. La seconde d'après, l'enfant n'est plus là.
C'est aussi simple, aussi ignoble que cela.
Et le livre, c'est l'année qui suit cet instant là.
Lutter contre la folie, orienter tous ses gestes, sa moindre respiration vers la recherche, combattre la culpabilité écrasante, paralysante, innommable. Continuer à vivre, à se présenter devant l'homme qu'on aime et dont on a... perdu... la petite fille.



L'héroïne raconte tout cela, mais aussi ses démarches infatigables, redondantes, jusqu'à l'obsession, ces quelques minutes avant et après qu'elle se répète inlassablement pendant des jours, et des jours, et des jours... Les moments d'introspection alternent avec ceux de l'action. Jusqu'à ce que l'action devienne totalement absurde, kafkaïenne, jusqu'à ce que le père de l'enfant lui-même abandonne. Et elle ? Défaite, harassée, exsangue, de culpabilité, d'épuisement, d'obsession... elle refuse d'abandonner.
Peu importe la fin, finalement ; avec le recul - j'ai lu ce livre il y a déjà plusieurs semaines - je trouve que le dénouement n'est pas si décisif. Ce qu'il reste de cette lecture, c'est la capacité étonnante de l'auteure à écrire des centaines de pages sur l'absence, la gorge serrée, le coeur emprisonné, l'esprit affolé. Une espèce de cauchemar dont l'héroïne sait qu'elle est à l'origine... et emploie absolument toutes ses forces à faire en sorte de se réveiller.
Encore une lecture à faire le coeur battant, l'esprit squatté par les images mentales... C'était une année d'angoisse pour les choix de fin d'année de la Grande Amie !

Le cauchemar éternel des Enfants perdus

Trash ? Choquant ? Peu importe. Le livre nous tient, il nous retourne les tripes et pourtant on reste là, à la lueur de la chandelle ;) à tourner encore quelques pages avant de souffler la flamme. Retour à Rédemption commence par un crime atroce. Et la suite est pire encore. Peter Shepard a tout pour lui : une situation plus que florissante, une femme aimante, deux petites filles adorables. Et puis un jour, elles meurent sous le cagnard impensable du désert non loin de Las Vegas, sous l'emprise d'un étrange personnage. Peter, impuissant, entend la mort de ses proches au bout du fil. Le drame l'amène à revenir sur une période de sa jeunesse, alors qu'il a été interné dans un camp de redressement tenu par un gourou illuminé, pédophile et violent... Les brimades, les coups, les agressions physiques et mentales sont le lot quotidien pour lui, pour eux, puisqu'il s'est trouvé une petite famille de substitution, avec quelques compagnons d'infortune. Ils se baptisent les Enfants perdus. Dans mon esprit, bien sûr, la Cité de Jeunet... L'univers est bien différent pourtant. Les flash-back alternent avec les épisodes de la vie actuelle de Peter qui part sur la trace de ses compagnons d'alors. On comprend les choses petit à petit.



Sanglant, violent, le Graham. Et pourtant on en redemande. Ça m'a un peu rappelé le film Sleepers, qui me hante toujours, et qui nourrit depuis que je l'ai vu mon espèce de dégoût de Kevin Bacon...
Un bon choix de ma Grande Amie pour Noël ! Et ce n'est pas le seul... A suivre.

dimanche 4 mars 2012

Fou furieux


Il a tellement incarné le Professeur Rollin qu'on en oublierait presque qu'il a incarné d'autres personnages ! François Rollin était chez nous, sous les projecteurs de notre scène nationale dernièrement pour partager ses Colères. Rien ne lui sied, tout est prétexte pour lui à râleries, opposition, ton qui monte, voire gros mots et explications via des panneaux explicatifs. Il ne dit rien de drôle au premier degré mais il est hilarant. Il va loin, bien plus loin que j'aurais cru, il ose beaucoup. Et ce n'est jamais obscène, mais toujours audacieux, intelligent.



Depuis une quinzaine, une nouvelle émission déchaîne les passions sur France Inter : A votre écoute coûte que coûte, où deux supposés médecin et psychothérapeute répondent au problème d'un supposé auditeur. Racisme, clichés, humiliation et mauvais goût de rigueur, tous les jours à 12 h 20. La plupart des auditeurs réagissent très vivement et crachent sur le programme. France Inter ne pipe mot. Quelques-uns, confortés par des papiers parus ici et là sur Internet, crient au génie. Le gigantesque canular récurrent pose avec de gros sabots... subtils la douloureuse question oubliée de l'humour, du second voire du troisième degré. Salvateur.
François Rollin n'a jamais perdu de vue, depuis ses débuts à l'écriture de la série culte Palace, ce type d'humour, contre-pouvoir réel. Avec une rhétorique et un flow époustouflant, il déverse sa bile pendant une heure et demie sans bafouiller. Un grand moment de théâtre, d'humour un peu noir, dont on a tellement besoin... Et ça, c'est cadeau !