dimanche 4 mars 2012

Tapis rouge pour The Artist


Quel privilège d'être parmi les veinards à pouvoir entrer dans une belle salle feutrée tendue de rouge, pour une cérémonie parfaitement orchestrée, à la fois spirituelle, émouvante et drôle, visant à ouvrir officiellement un festival de cinéma. Après le mot d'accueil, la présentation des membres du jury et de son président, place au cinéma. Film d'ouverture : The Artist, la sensation à Cannes en mai dernier. Il faut dire que le fait de réaliser un long métrage en noir et blanc, muet, qui figure la transition précise entre le cinéma muet et le parlant peut paraître relever d'un défi impossible à tenir. L'histoire, d'ailleurs, est assez primaire. Mais voilà : il y a les acteurs, époustouflants et magnifiques (prix d'interprétation pour Jean Dujardin), la photo splendide et, ce que moi je préfère, les signes, les indices, les figures de style ici et là dans le film. Les jeux de miroir, les jeux avec les sons, les dernières secondes "parlées"...
Et puis la musique, incontournable, omniprésente, si sensible... Ludovic Bource, son compositeur, était là, sur la scène, dans la salle tendue de rouge, pour en parler... C'était bon...
Le muet, le parlant, la comédie musicale, le western, la comédie romantique, le film d'horreur, les effets spéciaux... et aujourd'hui la 3D ! Comme un homme, comme un pays, comme tout objet historique, le cinéma a son histoire avec ses fulgurances, ses dissensions, ses douleurs, ses éléments abandonnés sur le bord du chemin, prix du progrès. Une histoire qui reflète celle des sociétés. On ne s'en avise que davantage en visionnant The Artist. En se laissant emporter par son histoire simple et belle, sa happy end, tout ce qui peut faire qu'au cinéma, on rit, on rêve, on pleure et on ressort émotionnellement plus riche qu'en y entrant...

Petit Déjeuner orageux un soir de carnaval


Le premier quart d'heure est pour le moins déroutant. Simulacre de pièce de théâtre avec un drame surjoué, sans parole et avec des acteurs masqués comme pour un carnaval d'enfants. Et puis le titre du spectacle (tellement improbable qu'il m'a évité de trouver un titre pour ce post) prend tout son sens : Petit Déjeuner orageux un soir de carnaval. On dirait un cadavre exquis, mais cela ne nous rassure pas pour autant. Que va-t-il se passer ? Est-ce que cela va enfin commencer vraiment ?
Et puis les masques tombent et les acteurs se présentent comme tels, ils attendent la livraison d'un colis pour faire leur spectacle, guidés par une mystérieuse voix sur une antique cassette audio. Ils n'hésitent pas à faire intervenir le personnel de la salle de spectacle et les spectateurs eux-mêmes. Après tout, on est tous dans le même bateau, tous là pour passer une bonne soirée et tous, proposent-ils, dans l'attente de ce que pourra être le spectacle. 
Alors ça commence pour de vrai, tout doucement. Surprises, coups de... théâtre, et grosses rigolades. Et puis, comme s'immiscant entre les lignes puis énoncé clairement, cette posture, cette question : on a eu connaissance de la pièce, on a eu envie de venir la voir, on a pris ses places et dépensé de l'argent pour ce faire, on a organisé sa soirée, peut-être décommandé quelqu'un ou fait garder les enfants, et puis nous voilà, tous dans cette salle comble, à déposer sur les frêles épaules de ces deux comédiens tout le poids de nos attentes.
Mais aussi, plus basiquement, nous sommes tous sensibles au jeu de l'un des deux comédiens qui, vraisemblablement persécuté par son acolyte, se voit distribués les plus mauvais rôles : celui de l'arbre (!) témoin d'une scène romantique, de Rossinante le cheval de Don Quichotte ou, presque plus drôle encore, un enchaînement de jeu qui le conduit à piquer une crise de folie au milieu d'un monceau de papiers et dans le plus simple appareil. Comment en arrive-t-il là ? Il faut le voir, le vivre, le voir se dérouler sous nos yeux. Et là, vraiment, on se dit chapeau.

Allô Houston, non habemus papam



Elle paraît sobre, sèche même, cette affiche du dernier film de Nanni Moretti. Un réalisateur que je connais bien, que je suis en quelque sorte... sans jamais avoir vu aucun de ses films ! Allons donc voir Habemus papam à la faveur des excellentes critiques depuis Cannes.
Captivant, drôle, intelligent, pertinent, audacieux, un peu fou, grave... en fait il y a là tout ce qu'on aime au cinéma ! Avec en prime un rôle de psychanalyste mégalo pour Nanni Moretti himself, ce qui n'est pas le ressort le plus original du film, en fait. L'élu du conclave pour devenir pape craque au moment ultime de se présenter à la foule des croyants. Dès lors, tout craque et explose d'une vie passée à servir Dieu et les hommes qui parlent pour lui. A l'instant d'être projeté en pleine lumière, au-dessus de tous les chrétiens, il doute, il a peur, il renonce. Il redevient humain, serait-on tenté de penser, ou en tous les cas il se réapproprie son individualité. La porte ouverte aux plus grandes angoisses comme aux meilleures rigolades. Moretti use des unes comme des autres, juste comme il faut. Et c'est vraiment délectable.
Par exemple, pendant que le pape - qui ne sera jamais nommé, comme si en l'absence de parution devant les fidèles, il n'existait pas encore - tourne dans les rues de Rome et se tourmente, le psychanalyste organise au Vatican, avec tous les cardinaux priés de rester cloîtrés tant que le souverain pontife n'est pas sorti de sa torpeur, un tournoi de volley. Bah oui pourquoi pas ? Il y a là une espèce de couronnement de l'absurde, du burlesque, que j'adore. Et puis au fur et à mesure que le tournoi avance, certains ressorts deviennent évident et cela prend sens. L'esprit de corps, d'équipe, les affrontements entre parties du monde et Moretti qui supplie les représentants des états d'Amérique du sud de finir la compétition qu'ils sont sur le point de remporter... Beaucoup de symboles là-dedans... Et moi j'aime rire et réfléchir dans un même film... Je verrai les autres films de Moretti, avec avidité !

Bien-Aimés, adorés


Cela fait un peu trop longtemps que j'ai vu le dernier Christophe Honoré, j'aurais dû écrire à son propos bien avant. Toujours est-il que voilà (un argument choc, non ?). 
Est-ce que l'on peut préférer un Honoré à un autre ? Il y a des actrices magnifiques, des états d'âme, des légèretés et puis des drames, bien sûr. Il y a l'amour et la mort, le futile et l'absolu. Il y a la musique d'Alex Beaupain, qui accompagne, porte, sublime les relations, les intimités, les réflexions. Il y a, toujours intact, cette manière d'être sans cesse sur le fil entre le mièvre et le mélo, entre le cucul-la-praline et le prise de tête. Et pourtant, toujours, ça tient. Ça fait effet. Un effet fou. On est embarqué, on y croit, on y est, on vibre et on pleure.
Honoré fait jouer Chiara Mastroianni, à mon sens et depuis mes 17 ou 18 ans la plus belle femme du monde (mais elle est tellement maigrichonne, ici !) et sa mère Catherine Deneuve. Téchiné l'avait fait avant lui, de belle manière également dans Ma Saison préférée, un des films phares de la fin de mon adolescence. Mais Honoré convoque aussi et surtout (pardon Chiara) un acteur... comment le dire sans être obscène... sensuel, électrifiant, bestial sans le vouloir... Paul Schneider crève l'écran à chaque apparition. Son regard, son sourire. Son ambiguité, son secret. Il m'a bouleversée, envoûtée, transportée...

Trois petites notes de terreur


Trois nouvelles vite lues, vraiment bien troussées, qui prennent à la gorge, dans un crescendo de tension... Je ne connaissais pas Didier Van Cauwelaert comme ça. Les romans que j'ai lus de lui sont de belles histoires, mais rien de si viscéral. Là, il entremêle de loin ses personnages dans trois histoires qui n'ont rien à voir les unes avec les autres. La première se termine de manière assez inattendue, cruelle ; la deuxième fait croire au paranormal comme à une probable réalité ; la dernière, à l'instar de la maison qu'elle met en scène, exerce fascination et frayeur dans le même temps. Rien de plus naturel, dès lors, qu'il ait appelé ce petit recueil Attirances. Dans cette perspective, c'est bien la troisième histoire qui me reste à l'esprit. Une famille en conflit gare sa caravane estivale sur un terrain abandonné au milieu d'un zone réservée à l'armée. Non loin de là, une maison en friche elle aussi, vouée à la destruction, commence à pratiquer sur le père de famille, qui s'est tu toute sa vie entre des rêves de jeunesse révolus, une épouse acariâtre, des enfants qu'il ne comprend pas et un métier assez avilissant pour l'ancien acteur qu'il est, une attraction exponentielle. De mentale, elle devient sexuelle et entraîne l'homme à dire merde à peu près à tout. Rien à voir avec l'atmosphère de villégiature love de l'instant, quelque part entre Saint-Malo et Dinan, mais vraiment, un bon petit bouquin qui ne tombe pas des mains...

Il était une fois... un chef-d'oeuvre


Parfois, on n'est pas prêts à accueillir certaines oeuvres d'art. Une question d'âge, d'influences, d'environnement. Enfin, d'âge, surtout. Hier soir, le hasard de la zappette désoeuvrée nous a placés, Monsieur Caouic et moi-même, devant l'un des chefs-d'oeuvre, sinon le chef-d'oeuvre, de Sergio Leone : Il était une fois dans l'ouest. J'ai vu ce film plusieurs fois, au cours desquelles on a tenté de m'en faire ressentir toute l'épaisseur, tout le génie. C'était il y a une dizaine d'années, je n'étais pas préparée, il faut croire, à considérer Leone pour ce qu'il est.
Les onze premières minutes du film, totalement muettes, sont une manière de générique sensible dans le sens où il fait appel à tous les sens. Chaque bruit, chaque gros plan est un élément constitutif d'un monument qui envoûte, hypnotise, et pose là un tableau carrément dramatique. Le ballet d'une mouche sur le visage barbu d'un personnage, la trogne d'un autre flanqué d'un strabisme approprié, le son d'une éolienne grinçante... Autant de minuscules éléments qui viennent troubler le calme étrange et oppressant de cet ouest poussiéreux, écrasé par le soleil et en passe d'être traversé par le chemin de fer. Le personnage le plus énigmatique de cette histoire, dont on ne connaît pas le nom et est désigné pendant tout le film par "L'Harmonica", est tel la mouche, le son récurrent de l'éolienne ou les gouttes qui tombent, régulières, sur le chapeau d'un des cow-boys : il arrive d'on ne sait où, avec des motivations inconnues, et s'emploie à empêcher de tourner en rond le caïd du coin. Le souci de précision inonde aussi la musique du film, qui existe par elle-même grâce à Ennio Morricone... Chacun des personnages principaux a son thème, qui revient dès qu'il est à l'écran.
La violence de ce caïd, qui tue un enfant qui le regarde droit dans les yeux, dans ciller. La violence de la  nature, que ces nouveaux Américains entreprennent de maîtriser pour construire les prémices de la civilisation que l'on y connaît encore aujourd'hui. La violence de ce monde d'hommes vis-à-vis des faibles, à commencer par les femmes. Et, face à toute cette violence, la beauté et la douceur d'une femme de tête, ancienne pute, au grand coeur, qui ne s'émeut pas et ne s'en laisse pas compter. Oui, il y a tout dans ce film, fondateur du genre western spaghetti : la violence et la douceur, la nature et la "culture" (ou, plutôt, la civilisation), les chevaux et le chemin de fer, les gangsters sans foi ni loi et les premiers urbains se fondant sur le commerce et les règlements, des foules et deux ou trois solitaires chroniques... Esthétiquement parlant, les travellings de Il était une fois dans l'ouest coupent le souffle, tout simplement. Avec la musique, on se sent complètement porté par l'image, par les paysages, par le mouvement de caméra.
Il y aurait tant à dire sur ce monument... Il y a encore plus à voir : les deux autres volets de "Il était une fois" : en Amérique, plus romantique, et la Révolution, plus rigolo. Mais cet Ouest-là, qui mêle âprement mais non sans humour la grande Histoire du chemin de fer (ses conséquences, ses potentialités) de la plus intelligente manière et la "petite" histoire d'une vengeance éblouissante, gardera probablement notre préférence...

In bed with la femme absolue


Bien sûr la mode a changé : les costumes, le maquillage, les expressions même et la manière de se mettre en scène. Pourtant, à revoir In Bed with Madonna, on serait tenté de penser que ce documentaire n'a pas pris une ride. Il laisse la caouiquette rêveuse, passionnée, admirative, plus féministe que jamais. Car tout de même, quel personnage... La galerie de personnages est absolument complète : la Ciccone est tour à tour la maman et la putain, la copine et la boss, la mère et la fille, la soeur et la star, la femme-enfant et la working girl, l'amante et la bonne fille de famille, mais toujours, toujours, elle est avant tout une pro qui maîtrise parfaitement son image, ce qu'elle montre - voire ce qu'elle exhibe - et ce qu'elle tait... dont on ne peut avoir quasiment aucune idée tellement elle a permis (exigé ?) à la caméra d'Alex Keshishian d'accéder à tout. On pénètre les coulisses des répétitions, des préparatifs, des aftershows, des journées de "repos", des têtes à têtes avec les danseurs ou des séances de réjouissances collectives. Les heurts entre danseurs, largement dus aux articles de presse people, la visite d'une foule de personnes (Warren Beatty, le père de Madonna, le frère de Madonna, sa copine d'enfance, Kevin Costner, Jean-Paul Gaultier, etc.), la menace de la police canadienne de faire interdire le spectacle qui irait contre la morale (la Madonne mime une séance de masturbation pendant Like a Virgin), rien n'est éludé. On se dit qu'elle a dû se fâcher avec pas mal de monde après la diffusion de ce film, projeté à Cannes l'année de sa sortie. Finalement, elle a donné à la caméra la place précise de son cerveau, celui où se forgent les jugements, les émotions aussi, pas mal. Elle a voulu partager cela avec son public, sa cause ultime, celui pour lequel elle s'est astreinte, pendant cette tournée Vogue, au rythme d'un sportif de haut niveau, corps et âme, autant pour la femme que pour l'artiste.
Chapeau, on en voudrait encore, des idoles incontestées qui assurent à tous les niveaux, assument tout ce qu'elles montrent et font preuve avant tout d'un tempérament hors du commun...
En anglais, In Bed with Madonna, c'est Truth or dare. Clin d'oeil à la séquence où Madonna et son équipe jouent à Action ou Vérité. On se doute que c'est elle qui va aller le plus loin, elle qui n'a pas hésité à draguer ouvertement Antonio Banderas dans une soirée... Elle mime une fellation sur une bouteille de Perrier ; même ses danseurs, loin d'être des enfants de choeur, sont... bouche bée.