dimanche 4 mars 2012

Amour, imagination, rêve


On avait rendez-vous samedi soir, dans une belle salle pleine d'histoire. Il y avait pas mal d'autres quidams, mais ils ne nous ont pas dérangés. Il en aurait fallu davantage pour gâcher ces retrouvailles qui n'en étaient pas vraiment. C'était un peu plus que cela. Parce que bon, tout de même : quasiment quinze ans que je les connais, les apprécie, les adore même. Ils ont toujours été là, parfois de loin en loin, parfois remisés derrière des inclinations ferventes et passagères. Peu importe, ils ne m'en ont jamais voulu, je crois. Il faut admettre, aussi, qu'ils m'ont vue dans de drôles d'états. Coquette, amoureuse, travailleuse, désespérée... Ils n'ont loupé aucune de mes histoires de coeur. Et le prodige est que je revenais vers eux sans qu'ils portent le stigmate de celui qui venait de briser mon coeur de petite fille trop sensible.
La sensibilité, justement, ils sont tellement loin d'en être dépourvus qu'ils ont érigé, façonné cette qualité en art. Leur nom d'abord : AIR, pour Amour, Imagination, Rêve. Combien d'autres groupes restent malgré les années, les changements, l'âge adulte qui se pointe avec son lot de renoncements ?
Alors ils étaient là, simplement là avec quelques sourires timides, beaucoup de concentration et un professionnalisme incroyable qui a peut-être empiété sur la spontanéité. Maisil en aurait difficilement été autrement. Là, pas de rock n'roll dégoulinant de sueur, pas de head-banging ni de slam. On maîtrise, on y va par petites touches, mais on envoie.
La musique d'abord, évidemment, planante, forte, violente par endroits. Envoûtante, toujours. Et pour cela : un batteur, un bassiste chevelu qui troquait parfois son instrument contre une belle guitare sèche et un superhéros tout de blanc vêtu, longiligne comme dans les mangas (coiffure à l'avenant) qui jonglait comme un acrobate entre quatre claviers magiques.
Avant que les lumières ne s'éteignent, et puisque nos réservations de places hasardeuses me tenaient éloignée de Monsieur Caouic, installé plusieurs rangs derrière moi, j'observai les spectateurs. Beaucoup de quadras apprêtés, de jeunes trentenaires. Peu de personnes plus jeunes. Et une petite mémé, très probablement une abonnée, ravie d'être de sortie, qui parlait à tout le monde autour d'elle. Un monsieur très bien mis la félicitait d'être présente pour découvrir AIR. "Ça ressemble aux années 60, vous étiez jeune pendant les années 60 !" Au plus fort, émotionnellement et décibellement, de la soirée, je tournai la tête vers la Petite Mémé. Elle écoutait, concentrée, un sourire tranquille sur les lèvres.
AIR, donc. Des superstars planétaires. Les inventeurs de la French Touch, je pense. Initiatieurs de la mouvance géniale et musicale de Versailles ces quinze ou vingt dernières années, en tous cas. Depuis leur tout premier album, que nombre de fans ont acquis après celui qui l'a suivi en remportant un énorme succès, Moon Safari - à tel point que des rééditions très commentées dans les magazines spécialisés ont accompagné les dix ans de sa publication - AIR reste fidèle à son inspiration, à cette alchimie merveilleuse qui s'est créée quand ces deux-là, Nicolas Godin - bassiste chevelu, un peu rigide mais très charismatique - et Jean-Benoît Dunkel - superhéros longiligne en blanc, Darkel quand il est en solo - ont décidé de faire de la musique ensemble. Qu'est-ce qui a pu les porter ? Les débuts de l'électro mais aussi le goût des belles mélodies douces et pop, la pratique des jeux des premières consoles, le goût inné du cosmopolitisme et sûrement aussi une conception très empathique et émerveillée des filles. Cette dernière phrase étant exclusivement à mettre sur le compte de mes suppositions. Parce que, avouons : les claviers tout droit sortis des années 70 sont omniprésents ; les mélodies sont toutes enchanteresses et douces, douces, douces ; le vidéo-jockey - derrière lequel était posté Monsieur Caouic, éperdu d'admiration - balançait des formes, des couleurs et des kaléidoscopes tout à fait pyschédéliques ; ils chantent peu mais souvent en anglais et s'entourent d'équipes venues d'ailleurs ; et enfin ils ont travaillé pour Sofia Coppola. Ce qui suffirait presque à en faire des idoles éternelles pour moi.
Samedi soir, pourtant, rien de tout cela ne m'a effleurée. J'étais là, tout à fait là, j'étais bien. Et je me disais : "Enfin, vous. Enfin je vous rencontre." Et c'était bien eux, dans un spectacle où ils ont préféré laisser aux spectateurs la clé de leurs rêves. Sans orienter, sans parler, sans contraindre. Discrets !, malgré les costumes, les lumières, les vidéos. Ethérés, comme leur musique. Comme l'état mental dans lequel ils m'ont plongée.
C'était bon.
C'était doux.
Un petit voyage dans leur musique, un périple autour de mon nombril aussi, évidemment. Et pas forcément chronologique. Des souvenirs, des bouts de vie. Eux aussi ils ont contribué à ce que je suis aujourd'hui.

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