J'aurais dû écrire sous le coup de l'émotion, là tout me paraît maintenant tiède et éculé.
Toujours est-il que j'ai vu l'Idole sur scène samedi soir, avec Monsieur Caouic qui a passé l'épreuve avec brio, puisqu'il a beaucoup aimé le spectacle. Spectacle ? Hum... Oui. Chilly Gonzales est un pianiste, un rappeur, un théoricien, un chanteur, un arrangeur, un électronicien (?) musical, un clown, un challenger, un showman. Un "entertainer", ainsi qu'il se décrit lui-même. C'était la troisième fois que je le voyais sur scène. Le Trianon, boulevard Rochechouart à Paris, à deux pas de la Cigale, est une très belle salle dont nous avons investi le premier balcon, juste en face de la scène.
Première partie seul en costume blanc et chaussons, comme toujours, sur un beau piano à queue dont il aura fallu le déloger ; il continuait à en jouer alors que des techniciens bougeaient les éléments sur scène, piano y compris. Seconde partie avec un groupe baptisé "Double Pénétration", pardon pour les âmes sensibles, et composé, juste pour ce soir-là du 27 novembre, de deux batteurs - Mocky, complice de toujours depuis la vie underground berlinoise et Victor d'Housse de Racket, jeunes protégés du grand Gonzo - et le rappeur juif dégarni Socalled au piano électrique et mélodika, en face de lui. Tout y est passé, depuis les mélodies appartenant au patrimoine mondial musical de Solo Piano, en incipit, jusqu'aux plus belles heures de la folie électro de Gonzales über alles, époque costume rose, sans oublier les raps ahurissants de flow et tordants... Et, plus récentes, les plages carrément dancefloor. D'Erik Satie à Martin Solveig en passant par les Bee Gees.
J'ai passé toute la journée du dimanche à éplucher Youtube et Dailymotion et à rerereregarder le DVD From Major to Minor. A décortiquer son "message".
Tout est binaire : accords majeurs, gais et vains ou mineurs, introspectifs et profonds ; dichotomie entre l'artiste qui se fait plaisir et l'"entertainer" qui place le public avant tout ; passage sans complexe entre le français et l'anglais pour expliquer, justifier, développer, apporter une touche d'humour ; origines canadiennes mais européennes (il est un juif hongrois, a-t-il répété) aussi qui fondent sa conscience un poil schizo du goût, de l'efficacité en musique, du snobisme et de la ringardise ; obligation désormais de jongler entre son passé d'expérimentateur (jusqu'à l'époque des concerts en blouses blanches, que ses musiciens portent toujours), de président de l'underground (j'avoue ne jamais avoir vraiment regardé attentivement la très longue conférence de presse qu'il avait donné au siège du Bundestag il y a quelques années, au cours de laquelle, en costume rose, il se déclarait comme tel) et celui plus récent de partenaire blankable sur un album d'Aznavour, Birkin, Katerine, Teki Latex ou même Arielle Dombasle. J'en passe et des meilleures. Un dernier point à soulever, peut-être, qui transpire dans ses récents passages à la télé : Gonzo imprime partout sa patte dans l'ombre des studios d'enregistrement des plus connus, mais pourtant il est encore, pour sa propre musique, assez confidentiel.
J'aimerais engager le monde entier à ne pas s'arrêter à un seul titre, il a exploré tant d'univers, du classique au rap, disais-je, en passant par la disco et la pop... Mais simultanément, j'ai pour lui un attachement qui tient aussi au fait que son aura n'a pas encore fondu sous les projecteurs. Il peut encore se permettre les folies de baptiser son groupe de potes sur scène "Double Pénétration", de faire un clip débile pour Arielle Dombasle, de battre le record du plus long concert du monde estampillé par le Guinness Book (vingt-sept heures dans un ciné où ça avait fini par sentir le poney, sans jouer deux fois la même chanson), de déguiser Philippe Katerine en Richard Claydermann, de cracher son venin sur Matthieu Chédid ou Julien Doré, de monter sur son piano à queue en rappant comme un fou, de slamer dans la fosse du Trianon, de faire monter des gens sur scène pour les placer au piano, de me faire toujours rêver et rigoler. De m'emporter comme personne avec sa musique qui parle aux tripes, pas au cerveau. Cet homme poilu au long nez a le pouvoir d'effacer les complexes culturels idiots, et d'expliquer comment. Un génie, je vous dis !
Un jour, on dira de lui que c'était un génie à sa façon, et qu'il a eu une période rap comme Picasso a eu une période bleue. En attendant, le dernier morceau posté, I Am Europe, résonne comme une essence, mieux : une quintessence à mes oreilles groupies et émerveillées...
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