L'autre soir, le prix Constantin a été remis au musicien le plus prometteur de l'année, dans la catégorie Nouvelle Chanson française... C'est la dixième année que la cérémonie rassemble du beau monde à l'Olympia. Ses sélections sont immanquablement une compilation - non exhaustive certes - de ce qui existe de mieux à écouter, à découvrir, à vibrer. Une manière de rendez-vous annuel avec mon Grand Ami, en tous cas. Il y a en a toujours un qui rappelle à l'autre que c'est bientôt, que c'est ce soir, qu'Untel que nous avons écouté en voiture y participe, qu'Unetelle n'y a pas sa place, etc. Cette année, le président du jury (Constantin, c'est un peu comme Cannes), c'était Gaëtan Roussel. Qui aurait pu figurer dans la sélection l'année où il a sorti Ginger...
A part la première lauréate en 2002 (Avril), portée disparue depuis, tous les autres artistes à avoir soulevé le trophée ont eu un parcours intéressant : Mickey 3D (textes sombres, mélodies accrocheuses, un visionnaire), Cali (fou et engagé, un digne représentant de la variété des années 2000), Camille (une pépite dont je ne me lasse pas, une artiste de la voix au-delà des modes et des pudeurs), Abd Al Malik (slameur philosophe, un sage du rap), Daphné (voix sucrées et mélopées faussement enfantines, attachante), Asa (sensation plutôt reggae et soul, easy listening avec du lourd derrière), Emily Loizeau (mon autre préférée, une bricoleuse de la folk, dont les chansons ressemblent à des souvenirs d'enfance, dont on ne peut ni se lasser ni se départir), Hindi Zahra (show girl orientalisante, réalisant avec bonheur un mélange des genres musicaux, sensuelle et totale)... et Selah Sue avant-hier.
J'avais plutôt pensé à L pour repartir avec le prix sous le bras, L qui avait fait la couv de Télérama et des Inrocks, et dont même France Inter ne trouvait plus les qualificatifs pour lui tresser des louanges. Et bah non. C'est la candidate du buzz, du carton radiophonique, du peuple pourrait-on dire, qui l'a remporté. Et ce n'est pas plus mal. Mais attention,Selah Sue n'a pas vendu son âme à NRJ, hein ! Quand je la dis popu, c'est que les mélomanes se la sont appropriée et ont fait fonctionner à pleins tubes le bouche-à-oreille. Je me rappelle les semaines précédant et suivant son passage dans une salle de concerts rouennaise, il y a quelques mois : "J'ai pris des places pour Selah Sue" ; "Tu y vas, toi ?" ; "Quoi ? Tu connais pas ?" ; "Une voix formidable" ; "Elle va faire un carton" ; "On n'a pas fini d'en entendre parler" ; "C'est soul et groove à la fois", etc. Un titre diffusé en radio l'atteste : Raggamuffin, un nom assez cohérent avec la teneur de la chanson en question : link Si blonde, si blanche, si fragile apparemment : où va-t-elle chercher cette voix profonde, à la fois sixties et black, ce groove, cette façon de bouger et puis cette choucroute aussi ? Peut-être dans son goût pour Lauryn Hill (c'est donc cela, la voix...) et son travail avec Jamie Lidell (c'est donc ça, le groove). Cela dit, et puisqu'il faut bien critiquer, on regrettera une fois de plus que le concours, ouvert aux chanteurs francophones, couronne une nana qui a du mal à aligner trois mots de bon français, et même d'anglais courant quand bien même elle chante dans la langue de Shakespeare ! On ne lui en veut pas, elle est Belge et c'est très bien comme ça, mais bon... Un prix de chanson francophone, vraiment... Je me sens méchamment réac, là, alors je passe à autre chose.
Quid des autres concurrents ?
Alex Beaupain. Un chouchou de longue date. Mais que venait-il faire dans cette sélection ? Il n'a plus rien de l'outsider, cet élégant éternel jeune homme abonné aux bandes originales des délicieux films de Christophe Honoré ! Tous les deux cultivent une légèreté mâtinée de drame, comme une nostalgie bien arrimé ou un romantisme made in années 2000, qui prendrait ses racines dans les années 80. Beaupain, c'est ça link et aussi ça link Ça tord le coeur, ça rappelle des tas de choses personnelles, ça transporte. C'est doux-amer, c'est comme la vie.
Brigitte. Un duo de nanas qui n'ont froid ni aux yeux ni aux oreilles, qui figurent une manière de féminisme actuel sexy, glamour, indépendant et assumé. On a entendu Battez-vous jusqu'à plus soif depuis le printemps, sans s'en lasser. Elles aiment les accessoires dans leurs clips, ainsi que mettre en scène de beaux garçons objets. Sans que cela ne paraisse vraiment cruel ou revanchard. Enfin je trouve... Jugez par vous-mêmes : link Pour élaborer leur album, les belles ont su s'entourer : Albin de la Simone, Camille Bazbaz ou encore Gush que ma Coucouque aime tant. Du beau monde au balcon ;)
Cyril Mokaiesh. Pour moi, c'est l'intrus. Malgré des chroniques plutôt bienveillantes ici et là, je ne parviens pas du tout à accrocher à cette belle gueule qui se veut écorchée, révoltée. Ni son propos ni sa musique ne me touchent. Il a remué un peu son monde (les Inrocks et Inter, mes bibles, pourtant) avec sa chanson intitulée Communiste. Ce serait révolutionnaire de faire un tel titre ? Je ne pense pas. Pour moi il tend vers Brel, Ferré, Cantat, sans s'en approcher bien sûr. Il voudrait représenter une chanson sociale, engagée, mais je n'arrive pas à le trouver pertinent, crédible. Désolée, Cyril, pour ton Communiste à drapeau rouge déployé avec un air désespéré : link Rien à voir mais il a été champion de tennis quand il était encore plus jeune ; de là son goût pour la lutte, la compétition ? Bof.
Lisa Portelli. Au début, il y a quelques notes de guitare qui donnent déjà envie de courir dans l'herbe en pleurant un peu. Et puis sa petite voix de gamine. Qui déclame comme une aïeule chuchoterait, au soir de sa vie. Pas envie de la classer, la Portelli (on dirait un patronyme de cantatrice). Sa chanson Les Chiens dorment, c'est juste une merveille sensible, intemporelle, un petit miracle pour ceux qui croient avoir tout entendu et tout ressenti : link Remarquez, elle en a déjà fait, du chemin, sous ses airs de jouvencelle. Elle perce enfin avec cette chanson, son album Le Régal et cette nomination au prix Constantin. Et pour moi, ce n'est que justice. Je la plaçais en deuze dans mon top de récompensables cette année.
Sly Johnson. Alors là attention, nouvelle scène française : voilà un soulman, un funkyman pur et dur. Pas possible de le cacher : ses rythmes, sa voix, ses choeurs, tout ça et le reste viennent de loin, de très loin même quand on se rappelle qu'il était l'un des piliers de Saïan Supa Crew, si fameux qu'on l'appelait, à l'époque de ma Coucouque, "le Saïan" tout court. Il a troqué le rap à refrains chantés pour un groove efficace, avec des trompettes, le genre de truc qui fout les poils au garde à vous et fait bouger la tête, les hanches et les genoux sous le bureau. Vous ne me croyez pas ? Ecoutez plutôt : link Et puis le monsieur a aussi collaboré, entre autres Camille, Rokia Traoré ou encore Oxmo Puccino, avec Eric Truffaz s'il vous plaît, sur un album mêlant trompette et beatbox, son rayon : link
Bertrand Belin. C'est l'indé de la bande. Il n'a jamais fait de prime time ni de une, il a ses habitudes entre les pages des Inrocks. Dans un genre bien à lui, il fait partie de la famille de Nosfell, JP Nataf, Barbara Carlotti et consorts. Il gratte tout ce qui se gratte : guitares, banjos, etc. et a gratouillé pour Bénabar, en son temps. Voix grave, mélodies tranquilles. A écouter par un froid après-midi d'automne au coin du feu avec un chat ronronnant sur les genoux. Là aussi, pour le jeune premier tout frais sorti de son garage ou de son conservatoire de province, on repassera. Mais après tout, il n'en est qu'à son deuxième album solo, si je me rappelle bien... : link
Cascadeur. Alors là je suis contente. Non seulement parce que j'aime beaucoup Walker, mais parce qu'en plus, il va passer dans ma ville au printemps prochain, en première partie d'Arthur H. Mais je ne risque pas de le reconnaître si d'aventure il part se balader dans ma cité balnéaire : car c'est un personnage, celui-là, dans tous les sens du terme, ce qui inclut donc un costume. En l'occurrence, il porte un casque de moto un peu rétro qui lui cache tout le visage. Il y a du rêve d'enfant qui est resté bien ancré dans ce garçon-là, probablement un peu trop pour qu'un prix comme le Constantin lui soit décerné, je trouve... link
L. La voilà, la litanie de la looseuse louée largement ici et là... C'est avec Petite (link) qu'elle a sidéré, envoûté, estomaqué. Musique, choeurs, arrangements, et puis surtout ces paroles poétiques qui s'éclairent à mesure que la chanson avance jusqu'au choc final... Du coup tout son album s'écoute à la lumière de cet engagement, de cette ombre particulière servie par une voix claire et appuyée, par hexa ou octosyllabes... Finalement, elle dénonce mieux que Cyril Mokaiesh, je trouve. En s'inscrivant parfaitement dans ce qu'on peut appeler la chanson française.
The Shoes. Bon. Alors eux ils cumulent. Non seulement ils chantent en anglais, tous Rémois qu'ils sont, mais en plus pour eux, ça marche dans la Perfide Albion ! Ils ont bossé avec Yuksek mais aussi avec Shakira, enfin bref c'est la hype totale pour eux outre-Manche. Ont-ils vraiment besoin d'une reconnaissance en France telle que le prix Constantin . Evidemment non. Je dirai même plus que ce qu'ils créent, construisent, imaginent, partagent, a déjà depuis longtemps dépassé nos petites frontières (assumées et valables cependant) : link. Le soir du prix Constantin à l'Olympia, cela ne m'étonnerait pas qu'ils aient été en train de mixer dans une salle londonienne...
Et voilà. Qui que vous soyez, si vous êtes parvenus au terme de ce si long débriefing personnel, s'il vous plaît laissez un commentaire, un ajout, un lien, quelque chose ! Mon seul écho m'afflige et m'ennuie. A très bientôt et longue vie au prix Constantin !
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