Quel choc : la nausée en sortant du cinéma. Je n'ai pas souvenir que cela me soit arrivé depuis le festival Télérama 1997 ou 1998 peut-être, où je quittais la salle art et essai de ma ville d'étudiante en me tenant l'estomac après avoir vu le pourtant très beau Rosetta des frères Dardenne, avec ma Grande Amie. Pas à cause de l'histoire, pourtant bien glauque, mais en raison de l'option "caméra à l'épaule", qui commençait à faire florès parmi les cinéastes, à l'époque.
Non, là, c'est bien le propos qui m'a littéralement rendue malade. J'ai été en colère contre Abdellatif Kechiche, que je portais aux nues, d'avoir commis un tel abyme de désespoir obscène et obsédant, sans concession aucune.
Et puis le temps a un peu passé. Et puis je me rends compte que, justement, l'ami Kechiche passe encore une étape. Et ne pouvait décemment pas l'envisager autrement.
Face à sa Vénus, tout long métrage paraît fade, insipide, facile, téléphoné.
Cinéphile, tu es le montreur de monstres qui donne à voir l'insoupçonné, mais tu es aussi le spectateur passionné, gêné, apeuré, compatissant, avide. Tu es le dégénéré du monde du spectacle qui cerne en un clin d'oeil l'opportunité en elle, tu es le libertin roué et affamé de perversion nouvelle, tu es la prostituée qui accueille d'un oeil curieux la nouvelle venue exotique, tu es aussi le client de bordel dévoré de vérole, et pire que tout encore tu es le scientifique qui l'observe comme un animal, froid, le plus intrusif de tous, le plus inhumain, le moins porté à la compassion.
Comment "aimer" un tel film ? Durant ces presque trois heures, aucun répit, aucune reprise de souffle. Kechiche filme au plus près des visages suintants, des corps exhibés, l'humiliation devinée, la résignation derrière chaque velléité de rébellion anéantie par l'alcool, le tabac, l'espoir d'argent. Elle boit à chaque scène ou presque, et sa déchéance suit un crescendo rythmé par les univers sociaux auxquels on la confronte, tous plus dégueulasses les uns que les autres.
A vrai dire il y a un moment, une personne, un dessinateur naturaliste qui lui offre un instant dans la nature et lui offre des dessins où elle figure avec un visage et même un enfant à ses côtés. Mais même ce répit, je n'ai pu y goûter, attendant avec écoeurement le retournement de situation, le glauque encore y compris par le biais de ce seul personnage un peu lumineux...
Alors évidemment, en y réfléchissant un peu, le choc passé : comment filmer autrement ? Comment rendre compte de l'horreur dont l'homme est capable autrement qu'en s'affranchissant de toute concession ? Le résultat est pur mais vraiment, vraiment glauque. Je ne peux pas dire que ce soit un beau film. Une leçon de cinéma et d'humanité, oui, un "bon" film qui atteint son objectif et dévoile la vérité toute crue, mais pas un "bon moment de cinéma".
Quoiqu'il en soit, bravo Kechiche. Je ne te dis pas merci, mais bravo.
Pas de musique. Ce serait indécent. Aucune musique ne peut accompagner cela. La vache, quand même !
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